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Ne cherchez pas à optimiser votre vie, cherchez la satisfaction

Il y a des vies qui sont passées à vouloir tout optimiser tout le temps. Cette recherche en apparence légitime cache un piège qui peut se refermer tôt ou tard sur vous. Lorsque vous n’arrivez jamais à vous satisfaire de rien, vous vous exposez à une quête sans fin, celle de courir sans cesse vers ce qu’il y a de mieux. Ce travers, proche du perfectionnisme, est hélas un engrenage dans lequel des millions de gens finissent par se perdre.

La racine du problème : l’idéologie de la productivité

S’il est vrai que nous avons basculé dans l’ère industrielle il y a plus de deux siècles, il est tout aussi vrai que nous sommes entrés dans celle du productivisme. Ce fut un changement de paradigme sans précédent dans l’histoire, du moins si l’on considère la brièveté du laps de temps durant lequel il s’est produit. Ce basculement vers l’économie industrielle a métamorphosé notre rapport au temps. Nous avons brutalement cessé de penser en termes de saisons, comme c’était jadis le cas dans le monde paysan, pour penser en quantité produite par journée, par heure, voire par minute. Ce changement n’a pas été seulement économique mais avant tout ontologique : l’homme a cessé de compter le temps en rapport à la nature pour le faire par le seul prisme d’un monde qu’il avait lui-même créé : la cadence industrielle.

Cette injonction à produire, et par là même à abîmer nos corps, a fait de nous des esclaves de la pensée du « toujours mieux ». L’obsession du « toujours mieux » est contre-nature. Dans la nature, rien ne dure : tout s’érode, tout disparaît. Cette volonté d’améliorer perpétuellement toute chose s’apparente au châtiment de Sisyphe : elle repose sur un espoir qui, par définition, ne saurait être assouvi.

Le deuxième versant du problème : la consommation

La productivité est le premier moteur, mais il en est un second, tout aussi puissant, sans lequel la mécanique du système ne saurait fonctionner. Sans une consommation ininterrompue, on ne peut raisonnablement maintenir une production tout aussi ininterrompue. Si le productivisme régit l’offre, le consumérisme en est le miroir côté demande : deux versants d’un même système économique, indissociables l’un de l’autre. Il est pratiquement vain de prétendre échapper à l’idéologie consumériste lorsqu’on évolue dans un espace mondialisé, et à plus forte raison dans un pays industrialisé : toute tentative de s’en affranchir expose, peu ou prou, à une forme d’exclusion sociale. Les manifestations de l’idéologie consumériste et productiviste sont multiples et prennent des formes que l’on ne soupçonne pas.

Les divers recoins sous lesquels se dissimule le productivisme

Autrefois, ne rien faire ne passait pas nécessairement pour une faute : on y voyait volontiers un instant offert à la contemplation de Dieu. Si la paresse spirituelle — ou acédie — était condamnée dès le IVe siècle par les théologiens de l’Église, elle n’évoquait en rien la notion plus moderne, associée au physique et à la morale. Avec l’avènement du productivisme, ne rien faire est soudain devenu un défaut d’optimisation : l’oisiveté y fut d’emblée condamnée comme un manque à gagner. On n’acceptait qu’un seul temps mort : celui qui rechargeait pour mieux travailler. Aussi le soumettait-on à une discipline stricte : jours chômés, congés, vacances, autant de temps morts admis, mais uniquement comme carburant d’un meilleur rendement.

Ambition, amélioration continue, développement personnel, réussite économique : autant de valeurs volontiers célébrées comme positives, mais qui entretiennent un lien étroit avec l’idéologie productiviste. Le succès contemporain ne saurait plus guère s’incarner hors de l’économie. Le bon père, le dévot, l’homme utile à sa communauté : autant de figures reléguées aux oubliettes. L’effacement de ces modèles d’élévation sociale a laissé un vide que viennent aujourd’hui combler, souvent de manière pathologique, des comportements déviants ou toxiques. L’homme gentil est aujourd’hui moqué comme naïf ou fragile, oubliant que cette posture de douceur est l’expression sécularisée de valeurs chrétiennes qui ont structuré l’Occident durant des centaines d’années. La dureté et la toxicité de certains comportements trouvent leur tolérance dans le mimétisme des classes dominantes, issues en partie de l’ère industrielle. Objectiver, mépriser l’autre, c’est réactiver la figure du patron, du capitaliste, du bourgeois — cet homme qui disposait, en son domaine, d’un quasi-droit de vie et de mort sociale sur ses ouvriers.

Tout ce à quoi l’on assiste aujourd’hui dans la dégradation des êtres n’est que la répétition d’une domination séculaire : celle du servage, de l’esclavage et du travail ouvrier. Là où le serf et l’esclave étaient peu ou prou réduits au statut d’animal, l’ouvrier d’usine fut, quant à lui, assimilé à une simple machine.

L’optimisation partout détruit les rapports humains

Poussée à son extrême, l’optimisation élimine toute friction, perçue comme une perte de temps et d’énergie. Ceux qui placent l’optimisation sur le piédestal de toutes leurs décisions finissent bien souvent seuls, sans famille et presque sans amis. Cette raréfaction des liens sociaux n’est pas sans ironie : l’homme, qui n’a pu prospérer que par la civilisation — et plus encore par la nation —, s’en détourne sitôt sa fortune acquise. Un tel système est intenable : il porte en lui les germes de sa propre destruction. La pérennité d’un groupe humain exige que s’y cultive la satisfaction, notion qui dépasse largement le cadre du seul individu. Un groupe, aussi fort soit-il, ne survit que par la solidarité envers ses plus faibles. Les totalitarismes eugénistes du XXe siècle l’ont oublié et ils se sont effondrés. Les humains ne sont pas des objets jetables. Une société ultra-transactionnelle, optimisée à l’extrême, produit son propre poison : des comportements antisociaux qui la détruisent.

Remplacer l’optimisation par l’harmonie

S’il est compréhensible de vouloir ménager quelques espaces à l’optimisation — à la manière dont on conserve les épices pour des mets d’exception —, il serait naïf de croire qu’on peut l’enfermer dans un périmètre défini. Par sa nature même, elle déborde, colonise, s’infiltre partout. Il suffit d’un instant d’optimisation pour soulever le couvercle de la boîte de Pandore et d’en voir s’échapper les comportements les plus cyniques et les plus calculateurs. Une valeur bien plus cohérente et compatible avec l’idée de satisfaction est l’harmonie. Celle-ci revêt une dimension holistique et n’interfère pas avec le cours naturel de la vie et des relations humaines saines. L’harmonie peut revêtir, à certains égards, les atours de l’optimisation, sauf qu’elle sert un dessein plus noble : la coexistence des êtres régis par les lois divines. L’harmonie ne vise ni la domination ni l’oppression ; elle propose un ordre qui s’installe dans la durée, sans rupture brutale, quitte à recourir à un conflit passager pour rétablir justice et équité. En ce sens, vouloir faire de soi un être optimisé, c’est déjà s’aligner sur la logique de la machine, comme en témoignent, dans leur démesure, les implants cérébraux. Les élites de la tech, sous pavillon transhumaniste, poursuivent un même rêve : gommer les frontières charnelles de l’humain. Mais à force de performance et d’optimisation, que reste-t-il de l’homme, sinon une machine à haut rendement ? À ses débuts, la machine devait nous servir ; maintenant elle nous remplace : l’outil a congédié l’ouvrier, l’esclave a évincé son maître.

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