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Les personnes que nous apprécions le plus sont souvent celles qui ont développé les mécanismes de défense psychologique les plus matures.

Il avait cette manière de disparaître quand ça n’allait pas. Pas en claquant la porte, non. Juste en devenant un peu plus silencieux, un peu plus ailleurs. Sa femme disait de lui : “Il va au combat tout seul.” Et c’était vrai. Il revenait de ses cavernes intérieures les mains vides, mais le front calme, sans jamais avoir posé son fardeau sur la table du dîner. À l’inverse, son frère criait sa peine à la terre entière, convaincu que partager, c’était déverser. L’un avait appris dans le fracas du silence, l’autre dans l’écho de sa propre voix. Lequel des deux avait vraiment traversé la tempête ?

Ce qui attire invinciblement chez une personne, c’est moins son éclat naturel que la patine douce de ses blessures comprises. Les êtres les plus aimables ne sont pas ceux qui n’ont jamais souffert, mais ceux qui ont pris le temps d’asseoir leur douleur pour l’interroger. Ils ont cette élégance rare de ne pas reproduire les erreurs qu’ils ont vu commettre, comme s’ils avaient hérité, par la simple observation, de la sagesse des générations. Leur présence est une confidence muette : “J’ai traversé, j’ai regardé, j’ai choisi de ne pas transmettre la peine.”

Nous avons tous nos névroses. Ce qui nous différencie vraiment, c’est la façon dont nous choisissons de les affronter.

Le déni

Le déni se présente comme un doux sédatif, une trêve offerte à l’esprit trop fragile. Les dictionnaires le disent “inconscient”, “protecteur”, presque bienveillant. Pourtant, il n’est qu’un marché de dupes avec soi-même. Car ce que l’on repousse à la porte de la conscience entre par la fenêtre du corps ou de l’acte. Un jour, le silence devient symptôme, l’oubli se fait violence. Ce qu’on a refusé de pleurer, on le fera saigner. Ce qu’on a refusé de voir, on le deviendra malgré soi. Le déni n’efface rien ; il met seulement la douleur en quarantaine, jusqu’à ce qu’elle s’évade et contamine tout.

Le déni n’est jamais une affaire privée. En refusant de voir ce qui est, on oblige l’autre à voir ce qui n’est pas. Chaque parole éludée, chaque silence posé comme un couvercle sur une marmite bouillante, devient une atmosphère. Les proches, eux, respirent ce malaise sans pouvoir le nommer. Ils sont les miroirs involontaires de nos blessures muettes. L’inconfort qu’ils ressentent en notre présence n’est rien d’autre que notre propre douleur, déposée chez eux comme un bagage oublié, qui finit par peser sur leurs épaules.

On croit fermer les volets sur son passé, mais les autres voient toujours la lumière qui filtre. Ce que l’on s’interdit de regarder, ils le lisent dans nos tics, nos silences, nos colères trop soudaines. La relation devient alors ce terrain vague où l’un avance à tâtons pendant que l’autre prétend que le sol est plat. Il n’y a pas de rencontre possible quand l’un des deux ne s’est pas rencontré lui-même. Car aimer, c’est d’abord avoir fait le voyage jusqu’à soi, pour pouvoir accueillir l’autre sans lui demander de porter ses bagages.

La projection

On pourrait croire que la projection est un mensonge, mais c’est bien plus : c’est une vérité déplacée. Lorsque j’accuse l’autre de ce qui me ronge, je dis une vérité — la mienne — en la situant au mauvais endroit. L’accusation est sincère, mais le coupable est faux. Ainsi, je peux passer ma vie à combattre chez les autres ce que je devrais guérir chez moi. Je deviens un justicier de l’ombre, pourchassant mes propres travers déguisés en ennemis extérieurs. La projection est cette guerre perdue d’avance, où l’on se bat partout sauf sur le seul champ de bataille qui compte : soi-même.

Ainsi, l’âme qui porte en elle la terreur du vide ou l’attrait défendu du fruit défendu peut, par un étrange retournement, prêter ses propres penchants à l’être qui partage sa couche. Inquiet de sa propre faiblesse, il en vient à suspecter l’autre d’y avoir succombé. Ces griefs, répétés et sans cesse renaissants, bien que dénués de tout fondement, ne sont alors que le miroir tendu vers soi-même ; ils trahissent moins la faute de l’accusé que le trouble profond de l’accusateur, dont l’esprit, pour se préserver, projette sur la réalité extérieure le fantôme de ses propres démons.

Ce phénomène est d’une banalité déconcertante, et n’épargne aucune de nos relations. Il existe comme une secrète correspondance entre le langage que nous tenons à nous-mêmes et celui que nous adressons au monde : plus nous nous dérobons à nos propres manques, plus nous nous montrons rétifs à nos propres travers, plus il nous devient impossible d’offrir à autrui cette indulgence naturelle que nous nous refusons à nous-mêmes. Ainsi nos rapports avec les autres ne sont-ils jamais que le miroir fidèle de nos guerres intérieures — un miroir sans complaisance où viennent se refléter, parfois cruellement, les batailles que nous livrons dans l’ombre de notre conscience.

Clivage (tout bon / tout mauvais)

Lorsque l’âme, tourmentée par ses propres contradictions, ne parvient plus à contenir le tumulte qui l’habite, elle cherche un refuge dans la simplification du monde. Ainsi naît cette vision manichéenne où tout se réduit à l’éclat du bien ou à l’abîme du mal, sans que jamais ne puisse s’insinuer cette lumière tamisée qui fait la vérité des choses. Mais ce partage inflexible est un leurre : à force de vouloir tout séparer, on perd la faculté d’embrasser le réel dans sa complexité. La vérité, pourtant, se tient toujours dans cet entre-deux, dans ce clair-obscur où les ombres elles-mêmes ont leur grâce, et où le bien et le mal, loin de s’exclure, composent ensemble la trame secrète de l’existence.

Il est des moments où l’esprit, fatigué de lui-même, choisit la carte la plus simple pour traverser le territoire. Le clivage est ce chemin de traverse : une voie rapide qui promet de nous sortir du tumulte, de mettre fin à l’indécision. Plutôt que d’affronter les méandres du réel, on le réduit à deux couleurs franches, à deux camps irréconciliables. C’est plus commode, plus vite pensé, plus vite décidé. Mais cette carte est un mensonge : elle efface les collines, elle ignore les ruisseaux, elle simplifie si bien le paysage qu’on finit par s’y perdre. Nos jugements alors s’égarent, nos choix se brisent contre des écueils que nous n’avions pas su voir. Et c’est toujours ainsi que se trahit ce vieux réflexe : quand le monde, sous nos yeux, perd ses gris pour ne plus être que contraste — tout blanc ou tout noir —, c’est que notre esprit a choisi la facilité du songe contre la complexité du vrai.

Idéalisation / Dévaluation

C’est le même vertige, la même impossible mesure : l’autre devient tour à tour soleil ou poussière, sans jamais pouvoir habiter cette lumière tamisée qui est celle des êtres véritables. L’idéalisation nous berce, elle pose un voile doré sur nos peurs, elle pare l’être élu — amant, guide, idole — de tant d’éclat que nous oublions notre propre fragilité. Mais tout songe a son réveil. Et quand l’illusion se brise, c’est pour basculer dans l’excès contraire : le même visage aimé se couvre d’ombres, les défauts grossissent comme des monstres, et nous rejetons avec violence ce que nous avions trop tendrement serré. Ainsi va le balancier du cœur, d’un pôle à l’autre, sans jamais s’arrêter en cette zone tempérée où vivent les hommes. Et ce mouvement perpétuel finit par ébranler jusqu’aux attaches les plus solides, jusqu’à la paix que nous cherchons en nous-mêmes.

Notre cécité première, cet enchantement qui nous saisit aux commencements d’une relation, porte en germe tous les désenchantements à venir. Car l’autre, dans sa secrète lucidité, sent bien qu’il n’est pas à la hauteur de l’image que nous nous faisons de lui ; cette générosité aveugle l’embarrasse plus qu’elle ne le flatte. Il pressent que l’idole d’aujourd’hui sera la victime de demain, et cette inquiétude empoisonne par avance la douceur des échanges. Mieux vaudrait, dès l’abord, consentir à voir l’autre tel qu’il est, avec ses ombres et ses lumières, ses grandeurs et ses petitesses. Car l’aveu des faiblesses rassure ; il ancre la relation dans une vérité qui ne craint pas le temps. Sans cette honnêteté première, l’autre vit dans la terreur du réveil, guettant le moment où nos yeux s’ouvriront sur ses imperfections.
Il est vrai que notre amour-propre trouve parfois son compte à cette admiration sans mesure. Être paré de qualités que l’on ne possède pas, jouir d’une estime que l’on n’a pas méritée, flatte agréablement ce besoin de reconnaissance qui sommeille en chacun. Mais c’est là un marché de dupes. Les jours passent, le voile se déchire, et la vérité, immanquablement, reprend ses droits. Ainsi, de part et d’autre, on se retrouve prisonnier d’une illusion qui ne peut durer. La seule sagesse est donc de refuser d’entrer dans ce jeu trompeur, de préférer à l’éclat factice de l’idéalisation la lumière plus sobre, mais plus sûre, de la vérité.

Agression passive

Il est des hostilités qui n’empruntent jamais les voies royales de l’affrontement déclaré. Elles préfèrent les chemins de traverse, les lisières où la responsabilité se dilue dans l’ambiguïté. Ainsi naît l’agression passive, cette guerre froide du quotidien : un retard qui se répète, un silence qui s’éternise, une ironie qui mord sans jamais avouer sa dent, un sabotage si discret qu’il pourrait passer pour maladresse. C’est une manière de dire le conflit tout en refusant de l’assumer, de blesser sans se salir les mains. Mais ce venin lent fait son œuvre : la confiance s’effrite, l’air s’alourdit, et ceux qui subissent ces coups sans éclat sentent la tension monter sans pouvoir la nommer, prisonniers d’une guerre dont on leur cache jusqu’à la déclaration.

Il est salutaire, lorsque nous surprenons en nous ces mouvements obliques, ces hostilités déguisées, de nous arrêter un instant pour interroger leur source. Mais cette introspection est d’une difficulté extrême : l’agression passive est, par nature, ce qui échappe à notre conscience, ce qui agit en nous sans nous. Elle appartient à ces contrées obscures de l’âme que nous préférons ne pas visiter. Pourtant, si nous trouvons le courage d’y regarder, nous y découvrons presque toujours quelque hôte honteux : une envie qui n’ose dire son nom, une impuissance à affronter l’autre en face, un sentiment d’indignité si profond qu’il préfère la vengeance oblique à la demande explicite. Autant de blessures cachées qui, faute d’être reconnues, continuent d’agir dans l’ombre et d’empoisonner nos relations.

Passage à l’acte

Le passage à l’acte, c’est quand l’émotion trop longtemps muselée finit par prendre le pouvoir — mais sans les mots, sans la conscience, sans le consentement. Une porte qui claque, une relation qu’on saborde d’un seul geste, une nuit de dépenses effrénées, une crise de larmes ou de colère qui surgit de nulle part. Faute de pouvoir dire : “je souffre”, “je suis en colère”, “j’ai peur”, on le montre. On le fait. Et sur le moment, ça soulage. C’est même terriblement soulageant. Mais le lendemain, il faut ramasser les morceaux. Parce que l’acte, lui, ne s’efface pas. Il a laissé des traces, des blessures, parfois des ruines. Le passage à l’acte est un exutoire qui coûte cher : il éteint le feu intérieur, mais il met le feu autour.
Il fut un temps, pour presque tous, où les orages intérieurs trouvaient leur issue dans la foudre. L’adolescence est cette saison où l’on ne sait pas encore retenir le tonnerre, où les gestes partent avant les pensées, où l’on brise sans savoir pourquoi, sinon que cela soulage un instant. Puis viennent d’autres âges, et l’on apprend peu à peu à apprivoiser ces tempêtes. On leur donne des noms, des mots, des digues. Le passage à l’acte se fait plus rare, comme un vieil orage qui ne revient qu’à contrecœur. Mais certains demeurent, malgré les années, malgré les leçons, les enfants terribles de leurs propres émotions. Ils continuent de claquer les portes, de trancher dans le vif, de consumer sans réfléchir. Et cette guerre qu’ils mènent à l’aveugle, ils la mènent aussi à ceux qui les aiment — spectacle douloureux que ces adultes que le temps n’a pas adoucis, chez qui l’acte a remplacé la parole, et la décharge, la paix.

Identification projective

C’est un jeu de miroirs bien plus trouble : l’un prête à l’autre une émotion, une arrière-pensée, et par ses propres agissements, il contraint l’autre à endosser ce reflet. Tel cet individu qui, à force de glace et d’hostilité, finit par rendre l’autre réellement lointain. Ainsi se tisse une spirale délétère, un piège relationnel où chacun se trouve assigné à un rôle qu’il n’a pas choisi.

En son principe, il s’agit d’une manœuvre d’évitement par assimilation : pour ne pas soutenir la confrontation avec ses propres états d’âme inconfortables, le sujet tend à réduire l’autre à sa propre mesure. Le récepteur de cette entreprise de duplication fait alors l’expérience d’une altérité vécue comme “toxique”, c’est-à-dire comme une tentative de délégation des résidus affectifs que le sujet ne peut ou ne veut assumer.

Pensée magique

La pensée magique relève de ce que l’on pourrait nommer une confusion ontologique : elle postule l’efficace causale de l’intentionnalité subjective sur le cours des choses objectives. Ce mécanisme, souvent mobilisé face à un sentiment d’impuissance devant le trop-plein du réel, vise à restaurer une souveraineté perdue. Mais en substituant l’incantation à l’action, il maintient le sujet dans l’illusoire et le dispense de l’épreuve, pourtant nécessaire, du face-à-face avec le monde.

C’est une scène qui se joue en chacun de nous, une scène où nos pensées se prennent pour des actrices capables de réécrire le script du monde. Les religions, ces grandes mises en scène collectives, en sont la preuve éclatante. Chez l’enfant, c’est un jeu de rôle, une saynète sans conséquence. Mais quand l’adulte continue à jouer seul, à régenter sa vie par ces coulisses enchantées, il devient un personnage à part, que les autres regardent avec gêne, comme un acteur qui aurait perdu le fil de la pièce commune. Pour retrouver le chemin du plateau, il faut alors scruter ses propres répliques, débusquer l’irrationnel qui s’y cache, et réapprendre à jouer dans le monde réel.

Somatisation

Quand les mots manquent, quand la bouche reste close sur ce qui ne peut se dire, alors le corps prend la parole. Il parle par élancements, par nœuds qui serrent la nuque, par ce mal sourd qui tord le ventre ou cette migraine qui bat aux tempes comme un poing contre une porte. Ce n’est pas une illusion, c’est la voix muette d’un chagrin sans langage, le dernier asile de ce qui n’a pu trouver sa place dans les phrases.

Ce phénomène, pourtant familier, fait l’objet d’une négligence épistémique et pratique : nous n’écoutons pas ce que le corps, en sa matérialité signifiante, cherche à nous dire. Or, une réduction, voire une prévention de la somatisation, est possible par une herméneutique du quotidien. L’observation réitérée des signaux somatiques, associée à une réflexion sur leur possible ancrage affectif, constitue une voie d’apaisement. Cette entreprise requiert une forme de vigilance à soi, une disposition intime à cultiver des pratiques qui affinent l’attention portée à cette chair qui, silencieusement, nous parle.

Retrait autistique

Il s’agit ici d’un mouvement de retrait par lequel le sujet, pour se soustraire aux affres du principe de réalité, élit domicile dans un monde intérieur dont il est l’unique démiurge. La rêverie, comme modalité ordinaire de la vie psychique, ne saurait être confondue avec cette fantaisie autistique qui, en se substituant à l’action, au lien social et à l’investissement objectal, institue l’absence comme mode d’être au monde. Le sujet, alors, n’habite plus le réel ; il s’en est fait un autre, plus doux, mais inhabitable pour autrui.

Il est des enfances qui se déploient dans la soie d’une solitude peuplée seulement d’absents. L’enfant unique, ou celui que l’âge ou le sexe sépare de sa fratrie comme une vitre, porte en lui ce vide que le réel ne comble pas. Alors, pour échapper à la grisaille des jours sans réplique, il tisse, dans le secret de sa chambre, une toile d’imaginaire. Les livres de fantasy deviennent pour lui ces chambres d’échos où ses propres songes prennent consistance ; les jeux vidéo, ces cathédrales de pixels où il peut, lui, l’effacé, endosser la pourpre d’un rôle premier. Ainsi, par la brèche du rêve, il s’évade d’un monde où il n’est que figurant, pour régner, l’espace d’une lecture ou d’une partie, sur des royaumes qui n’existent que pour lui.

Mais lorsque l’âge mûr survient, ce jardin secret où l’on cultivait en paix ses songes devient un enclos qui emprisonne. Ce que l’enfance habillait d’indulgence, ce que ses premières années toléraient comme un charmant caprice, se mue peu à peu en une muraille qui sépare l’adulte du monde. À vouloir trop longtemps peupler sa solitude de chimères, on perd le chemin des hommes ; on ne sait plus marcher dans la lumière crue du réel, ni soutenir le poids des regards qui, n’étant plus ceux, attendris, portés sur l’enfant, jugent désormais l’étrange adulte avec la dureté que l’on réserve à ceux qui n’ont pas voulu grandir.

Régression

C’est ainsi que sous la pression d’un malaise intérieur dont on ne saurait dire s’il procède du monde ou de soi-même, on se surprend à dénouer les fils de ce que l’on croyait être devenu. On se laisse glisser, par une pente si douce qu’on ne la distingue pas de la fatigue, vers un état antérieur, où la main cherchait une main, où le moindre désarroi appelait une parole consolatrice. On se fait geignard, dépendant, réclamant de l’attention comme on réclamait autrefois un regard avant de s’endormir ; on refuse de décider, tant la volonté se dérobe, comme si l’on espérait secrètement que le temps pût être aboli, et que l’on pût retrouver cette époque — que l’on n’a pourtant jamais vraiment quittée — où l’on se sentait protégé. Mais cette régression, qui est une inconsolable tentative de réparation, finit par nous enclore dans une impuissance nouvelle, et pèse sur l’entourage d’un fardeau que celui-ci, dans sa bonté même, ne peut indéfiniment porter.

Mécanismes intermédiaires : mieux que rien, mais insuffisants

Ces sédiments de l’âme, que l’on prend pour des remparts, ne sont en réalité que des cloisons de verre dépoli. Ils ne brisent pas la douleur avec la violence sauvage des réflexes primitifs ; ils la tamisent, l’adoucissant d’une lumière d’hiver. Ils instaurent en nous une accalmie, une chambre close où le souffle de la vie semble retenu, offrant à notre moi une forme de stabilité précieuse mais précaire, semblable à ces équilibres que seule la conscience d’un geste à ne pas faire permet de maintenir. Ils endiguent le flot des larmes pour qu’il ne submerge pas la berge, mais en arrêtant le courant, ils transforment le fleuve en marais stagnant, empêchant ainsi le lent travail de la mémoire involontaire et de la germination intérieure.

Refoulement

Le refoulement est une mise en cave. Une opération de stockage vertical. L’esprit se fait géomètre, architecte du sous-sol. Il creuse en lui-même des oubliettes, des silos où déposer le grain trop lourd de la mémoire. Ce n’est pas un rejet, c’est un enfouissement. On ne détruit pas l’objet douloureux, on lui assigne une profondeur. On le confie à la nuit intérieure. L’équilibre se rétablit, non par disparition du poids, mais par son déplacement vers les fondations. La conscience, en surface, retrouve sa légèreté, son horizontalité paisible. Mais la cave existe, pleine, obscure, et parfois ses soupirs remontent par les fissures du plancher, rappelant que la maison de l’être a des profondeurs qui ne demandent qu’à se rappeler à lui.

Ce mécanisme, dans l’instant du traumatisme, est comme cette main secourable qui, dans la bousculade, nous retient et nous empêche de tomber. Il nous permet, malgré la douleur, de continuer à marcher, à paraître, à vivre. Mais ce qui fut ainsi relégué dans les souterrains de la mémoire n’y demeure pas inerte. Il veille. Il vit d’une vie obscure, et par instants, il se rappelle à nous par des signes : un malaise sans cause, un geste répété inlassablement, une émotion qui éclate hors de proportion avec l’événement qui la suscite. Le refoulement, en lui-même, n’est point la maladie. Il est ce médecin de campagne qui panse les plaies dans l’urgence. Il ne devient funeste que lorsqu’il s’installe, que la chambre close qu’il avait ouverte pour une nuit devient une demeure permanente, et que l’âme, à force de vivre dans ses caves, oublie qu’elle eut un jour des fenêtres.

Cet effort de maintien hors de la conscience n’est jamais sans coût. Il draine, telle une fuite insensible dans une vasque trop pleine, l’énergie la plus précieuse de l’esprit. Car il faut sans cesse veiller, sans cesse retenir la porte que la mémoire pousse. On vit alors dans cet état singulier qui est celui du veilleur : on croit au calme, mais l’oreille guette ; on se croit en paix, mais l’on sent que sous le plancher, cela remue. Et cette certitude que ce qui fut mis à l’écart peut, à tout instant, resurgir, nous tient dans un ébranlement permanent. Si bien que les sentiments que l’on croyait avoir relégués — la tristesse ancienne, la colère mal éteinte, cette nostalgie qui est comme le parfum d’un bouquet fané, ou ce regret qui ronge en secret — continuent d’habiter les pièces voisines de nous-mêmes, et nous parvenons, dans le silence, à en percevoir les murmures.

Rationalisation

La rationalisation est cette faculté élégante et trompeuse par laquelle l’esprit, après coup, habille d’un vêtement de logique ce qui procède en réalité de mouvements plus obscurs. Elle invente des raisons là où il n’y eut que des causes, elle construit des ponts de mots au-dessus des gouffres du cœur. Ainsi, celui qui vient d’essuyer un refus se persuade, avec une conviction presque sincère, que cette position, en vérité, ne lui convenait guère ; il se récite à lui-même les motifs de ce désamour rétrospectif avec tant d’art que la déception semble s’évanouir. Ou bien, après la déchirure d’une séparation, on s’entend déclarer, d’une voix que l’on voudrait ferme, que c’est là ce qui pouvait arriver de mieux, cependant qu’au fond de soi, dans la chambre close où la conscience ne pénètre pas, la souffrance continue son œuvre sourde, comme un piano que l’on entendrait jouer, assourdi, à travers les murs d’un appartement voisin.

Ce mécanisme est comme un onguent appliqué sur une brûlure encore vive. Il protège le moi de la douleur qui, à vif, serait intolérable. Mais ce baume, en apaisant, nous éloigne aussi de la vérité de notre propre chair, de cette sensation première et profonde qui était la nôtre avant que l’esprit n’entreprene de la voiler. Il élabore de nous-mêmes un récit, une figure acceptable, apprivoisée, que nous pouvons regarder en face sans sourciller. Et tant que tient cette façade, tant que le crépi ne tombe pas, nous pouvons avancer, marcher dans la vie d’un pas qui se veut assuré. Mais ce pas, pour régulier qu’il soit, nous mène loin de nous-mêmes. Il contourne, sans jamais y entrer, la chambre secrète où gît, ignoré de nous, ce que nous désirons véritablement, ce que nous sommes vraiment.

Il n’est personne, je pense, qui n’ait quelque jour recouru à cet expédient de l’âme. Nous en sommes tous, à des degrés divers, secrètement complices. Et cette complicité n’a, en elle-même, rien de condamnable. Car il est des sagesses anciennes, de ces philosophies qui nous viennent des Grecs et des Romains, qui reposent sur un principe voisin : l’art d’accepter ce qui ne peut être changé. Et quel chemin plus doux, pour y parvenir, que de se persuader que ce qui est arrivé est, tout compte fait, préférable ? Que le vin renversé eût été peut-être trop amer ? Que le chemin qui s’interrompt devant nous nous épargne, sans que nous le sachions, une pente plus dangereuse encore ? Ainsi, par un détour délicat, la raison se fait la complice du destin, et l’âme, bercée par cette musique intérieure, trouve dans l’illusion même un commencement de paix.

Intellectualisation

L’intellectualisation est à la rationalisation ce que la chambre froide est au cellier : une variante plus austère, plus dépouillée de la chaleur humaine. L’individu, ici, ne se contente point de chercher des motifs acceptables à sa peine ; il élève sa douleur au rang d’objet de savoir, la contemple du dehors comme on regarde une préparation sous un verre de microscope. Il parlera de son chagrin comme d’un phénomène sociologique, évoquant les rites funéraires des civilisations disparues avec la même distance paisible que s’il ne s’agissait pas du sien propre. Du traumatisme qui l’habite, il fera l’exposé d’un processus neurologique, détaillant les circuits de l’amygdale et les décharges de cortisol avec la précision froide d’un clinicien décrivant le cas d’un autre. La douleur est là, pourtant, intacte, mais il a bâti autour d’elle un musée de glaces où il peut déambuler sans jamais la toucher.

Cette faculté de distanciation, que l’on nomme intellectualisation, trouve son utilité dans ces instants où l’âme ne saurait vaciller sans tout compromettre. Le chirurgien penché sur sa tâche, l’avocat plaidant une cause, l’homme de secours affrontant le désastre y recourent d’instinct, comme à un réflexe salutaire qui permet à la main de ne pas trembler. Mais ce qui fut, dans l’urgence, un instrument précis, devient, lorsqu’il s’installe à demeure, une muraille entre soi et soi-même. L’individu, à force de tout penser sans rien éprouver, finit par habiter son intelligence comme une chambre vide. Il s’éloigne de ce corps qui est le sien, de ces palpitations qui sont la vie même, de ce cœur qui bat pourtant encore, mais dont il a perdu la clef. Et des autres, aussi, il s’éloigne : car comment toucher celui qui s’est fait idée ? Comment aimer celui qui s’observe aimer ?

Chez quelques-uns d’entre nous, cette armure se forge bien avant que l’âge adulte n’en vienne exiger le port. Elle prend sa source dans ces années premières où l’enfance, qui devrait n’être que jeu et lumière, connaît déjà ses ombres. Lorsque l’enfant a souffert d’une peine trop lourde pour ses jeunes épaules, lorsqu’il n’a pu laisser couler ses larmes ou les confier à une oreille aimante, lorsqu’il a douté d’être aimé pour lui-même, sans condition, alors l’intellectualisation peut se présenter à lui comme une planche de salut. Et si, par surcroît, cet enfant se montre brillant dans ses études, si l’école lui renvoie de lui-même une image flatteuse, le piège se referme avec une douceur d’autant plus redoutable. Car l’institution scolaire, dans son mouvement naturel, récompense la maîtrise, l’analyse, la performance, sans offrir guère d’espace à ce qui déborde, à ce qui sent, à ce qui pleure. Elle encourage, sans le savoir, ce repli vers les hauteurs glacées de l’intellect. Ainsi, ce qui fut d’abord une manière de survivre à la douleur devient, avec le temps, une manière de l’ignorer, puis de l’ensevelir sous les mots, sous les concepts, sous cette forteresse de pensées que l’on prend pour soi-même et qui n’est qu’un tombeau somptueux élevé à la place du cœur.

La formation réactive

La formation réactionnelle est cette singulière mascarade de l’âme par laquelle elle revêt le costume exactement inverse de ce qu’elle éprouve, comme pour mieux dérouter le regard d’autrui et peut-être aussi le sien propre. C’est un camouflage psychique d’une subtilité souvent méconnue. Celui que ronge l’hostilité déploie une politesse si minutieuse, si appliquée, qu’elle en devient presque une œuvre d’art ; l’envieux, dans le secret de son cœur, se répand en admirations si chaleureuses qu’il lui arrive d’y croire lui-même, l’espace d’un instant ; et celui que le désir attire se drape dans une froideur si parfaite qu’elle semble une seconde nature. Cette métamorphose à rebours est une tentative désespérée de tenir en laisse une émotion que l’on juge indigne, inavouable, insupportable. Sur la scène du monde, elle “fonctionne”, comme on dit. On passe pour un être courtois, chaleureux, distant selon ce qu’exige la bienséance. Mais à l’intérieur, le fossé se creuse. Plus le masque se fait lisse, plus l’écart se creuse entre ce visage de plâtre et la vérité palpitante qu’il recouvre. L’individu, à force de jouer son contraire, ne sait plus qui il est. Il s’épuise à maintenir debout cette façade, et cette fatigue, qui est celle du menteur perpétuel, finit par consumer ses forces vives.

Il arrive parfois que les apparences les plus lisses recouvrent les eaux les plus troubles. Cette politesse excessive, cette courtoisie si appliquée qu’elle en devient une seconde peau, cette religiosité qui se manifeste avec une ferveur presque ostentatoire peuvent être, chez quelques-uns, le signe d’un tout autre paysage intérieur. Sous ces dehors irréprochables, il n’est pas rare que sommeillent des désirs que l’on s’est interdits, des insécurités soigneusement tenues à l’écart de la conscience, ou cette honte obscure qui s’attache à certains épisodes du passé comme une tache que l’on voudrait effacer sans y parvenir jamais. L’homme trop poli, la femme trop dévote, le jeune homme trop respectueux des bienséances sont peut-être, sans le savoir, les gardiens zélés d’un jardin secret dont ils ont perdu la clé, et leur vertu même n’est que le bruit que fait leur silence intérieur en s’agitant pour ne pas laisser entendre ce qui gît au fond d’eux-mêmes.

Le déplacement

Lorsqu’une émotion, trop lourde ou trop dangereuse pour être portée jusqu’à celui qui l’a fait naître, se voit contrainte de chercher ailleurs un exutoire, elle emprunte les voies détournées de ce que l’on nomme le déplacement. Ainsi, la colère que l’on n’ose adresser à son maître se répand sur les êtres du foyer, comme une eau qui, ne pouvant briser la digue principale, s’épanche par les fissures des murs secondaires. On s’emporte contre les siens, contre l’innocent qui croise notre chemin, plutôt que d’affronter celui dont la parole ou le silence a, le premier, allumé le feu. Ce mécanisme épargne, il est vrai, la confrontation redoutée. Il maintient la paix des apparences là où elle semblait menacée. Mais quelle paix, grand Dieu, que celle qui s’achète au prix d’une guerre sourde menée contre ceux-là mêmes que l’on chérit ? Car l’émotion détournée ne s’éteint pas ; elle se dépose, comme un poison lent, dans l’atmosphère intime, créant autour de soi ce climat vicié où l’on respire mal, où l’on se blesse sans savoir pourquoi, où l’amour même finit par s’altérer au contact de cette amertume qui n’est pas la sienne. Le déplacement ne résout rien, il déplace, comme son nom l’indique. Il fait voyager la souffrance, mais c’est toujours vers ceux qui, au terme du voyage, nous attendent le cœur ouvert, que son bagage finit par échoir.

Ce mécanisme est un mensonge dans l’espace. Il déplace le centre de gravité de la douleur, mais n’en allège point le poids. L’homme qui frappe à côté, qui blesse là où il fait sûr, organise autour de lui une géographie de la peur. Il crée un monde où les vrais dangers sont épargnés et les innocents exposés. C’est une architecture morale de la mauvaise foi. Qu’elle soit commune, qu’elle habite la plupart des demeures humaines, ne change rien à la nature de ce qui s’y joue : la distribution inique de la souffrance. Et ceux qui logent dans les murs porteurs de cette architecture, ceux sur qui retombe le poids détourné, n’ont point à en habiter la cage indéfiniment. Leur présence n’est pas un exutoire. Leur amour n’est pas une éponge.

L’annulation rétroactive

L’annulation est cette tentative quasi magique de l’esprit pour effacer, comme on efface un trait de craie, une pensée ou un acte que la conscience juge inacceptables. Elle procède par une compensation immédiate, une sorte de contre-poids destiné à rétablir l’équilibre rompu. On multiplie les excuses, on les charge de tant de ferveur qu’elles semblent vouloir couvrir non seulement la faute, mais jusqu’au souvenir de la faute. On ajoute aux paroles des gestes réparateurs, comme on ajouterait des offrandes sur un autel pour apaiser une divinité courroucée. On se répète intérieurement une formule, une phrase qui a pouvoir de conjuration, on l’habite, on la psalmodie jusqu’à ce qu’elle devienne une présence plus forte que l’absence qu’elle doit combler. On invente des rituels, des gestes précis, des successions obligées qui, accomplies dans l’ordre exact, ont la vertu de “neutraliser” le sentiment coupable. Tout cela, sans doute, apaise. Cela endort la conscience comme on endort un enfant qui pleure, à force de berceuses et de caresses. Mais cela empêche aussi d’apprendre. Car ce que l’on corrige, dans cette hâte à réparer, ce n’est jamais la source, ce n’est jamais la racine profonde d’où la faute a germé. On soigne le symptôme, on polit la surface, on referme la plaie sans la nettoyer. Et la cause, indemne, intacte, attend simplement son heure pour refleurir.

L’isolation de l’affect

La dissociation est cet étrange scalpel par lequel l’esprit tranche le lien qui unit le souvenir à sa charge affective, comme on détacherait une épave de son ancre pour qu’elle puisse flotter sans plus rien retenir au fond. Celui qui en use peut alors évoquer l’événement le plus douloureux avec une neutralité si parfaite qu’elle en devient glaçante, semblable à ces hivers trop purs où le gel a suspendu toute vie. Il raconte, il décrit, il précise, mais sa voix ne tremble pas, ses yeux ne s’embuent point. C’est une protection souveraine contre l’effondrement, un rempart qui permet de traverser l’insoutenable sans sombrer. Mais ce salut a son revers. Car l’émotion ainsi séparée, privée de son attache, ne disparaît pas pour autant. Elle demeure en suspens, comme une note qui n’a pas fini de résonner, comme une eau qui n’a pas trouvé son lit. Et parce qu’elle n’a pas été vécue, parce qu’elle n’a pas traversé la conscience pour s’y déposer en paix, elle reviendra. Plus tard. Sous une autre forme, toujours. Elle se fera douleur dans le corps, ou colère injuste, ou mélancolie sans objet. Elle frappera à la porte, et il faudra bien, un jour, la laisser entrer.

à suivre […]

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