La thanatophilie engage un rapport complexe à la finitude, où la mort est aimée pour elle-même, comme horizon, comme secret, ou comme promesse d’une paix définitive. Mais elle est aussi, et plus concrètement, une attirance pour tout ce qui a cessé de vivre : une vénération des objets sur les êtres, du passé sur le présent.
L’attirance thanatophile ne naît pas d’un goût morbide, mais d’un besoin de repos : pour certains, la mort incarne la fin de l’épreuve, l’arrêt des tourments, une certitude que la vie ne saurait offrir. Si certains développent des tendances thanatophiles, c’est parce que la mort, précisément parce qu’elle est inerte, apparaît prévisible, contrôlable et permanente. Face à un monde changeant et incertain, ce qui est mort offre un refuge stable. De là naît la nostalgie, qui se complaît dans ce qui a toujours été mais n’est plus. Au fond, nous cultivons tous un peu cette tendance en chérissant ce qui a disparu et qui, pourtant, fait encore un peu partie de nous.
La biophilie est peut-être plus rare qu’on ne le croit. L’économie, en tant que science morte, tend à vouloir tout contrôler, tout prévoir, tout maîtriser, bref, à échapper à l’imprévisibilité de la vie. Or, ce sont les idéologies portées sur la matière qui gouvernent nos existences, et avec elles, des discours fondamentalement thanatophiles. En réduisant les êtres à des machines, à des instruments de production, on les a dépossédés de leur essence vitale pour en faire des pions dociles d’un jeu parfaitement contrôlable. Mais ce qui vit, par définition, ne se laisse pas maîtriser : c’est la nature qui le conduit. Un animal sauvage est incontrôlable, à la différence de l’animal domestiqué, qui a perdu sa part de vie pour devenir presque un objet.
La seule richesse qui nous appartienne réellement, c’est notre conscience, que nous avons la charge de faire grandir. Croire que les biens que nos mains peuvent saisir nous appartiennent pour toujours est une illusion. Ils peuvent d’abord nous glisser entre les doigts avant notre dernier souffle ; et ils ne nous accompagneront pas au-delà de la mort, quand bien même, tel un pharaon, on nous ensevelirait avec tous nos trésors.
Les hommes survalorisent l’avoir au détriment de l’être, car nous vivons dans un système qui ne cesse de proclamer que seul l’avoir existe, au point de faire oublier l’être. Or cette domination est factice : la seule hiérarchie réelle et durable est celle de la qualité de notre âme, qui ne se mesure ni en dollars ni en euros. Dieu nous accorde peut-être la chance de vivre dans un pays riche, mais il observe tout autant notre conduite lorsque nous sommes comblés matériellement. Rien n’est plus facile que de discerner la vraie nature d’un homme : il suffit de lui donner du pouvoir. C’est alors qu’il révèle son vrai visage, quand on lui permet de faire tout ce qu’il veut. Si vous vous croyez vertueux, observez-vous face à ceux qui ont peu (matériellement) : êtes-vous généreux et bienveillant, ou méprisant et cruel ? Le pouvoir n’est qu’une loupe qui grossit ce que vous êtes. Si vous êtes incapable de bienveillance lorsque vous détenez le pouvoir, peut-être est-il raisonnable de vous en priver artificiellement. Ainsi, si vous constatez que l’argent vous rend présomptueux, peut-être devriez-vous choisir un métier qui vous en rapporte moins.
Un proverbe chinois dit : L’argent est de la richesse morte alors que les enfants sont de la richesse vivante.
Si l’on devait classer trivialement les formes de richesse, il suffirait de séparer l’intérieur et l’extérieur. Vos qualités morales, votre sagesse, votre conduite sont vos richesses intérieures. À l’inverse, vos possessions, vos habits, vos biens sont vos richesses extérieures. Les premières sont vivantes, les secondes sont mortes. Les premières sont dynamiques, évolutives, animées ; les secondes sont statiques, figées et désanimées. Bien sûr, on ne peut se réduire à ne vivre que d’amour et d’eau fraîche : les richesses mortes offrent une base pour le développement des richesses vivantes. Sans toit ni maison, on ne saurait cultiver ses qualités intérieures de la meilleure façon qui soit. La sécurité et les besoins physiologiques se cantonnent avant tout à ce qu’on appelle la richesse morte. Le problème est que l’on reste bloqué à ce niveau, pour ne rechercher que la richesse matérielle par peur de manquer, par appât du gain, par une forme d’apathie vis-à-vis des possibilités du développement humain. Ceux qui ont abandonné la poursuite des richesses vivantes finissent eux-mêmes par devenir comme du bois mort. Pour maintenir le feu intérieur, il faut maintenir une hiérarchie et respecter, dirait-on, une sorte d’ordre cosmique : la richesse morte doit être inféodée à la richesse vivante. Si votre boussole morale est orientée vers ce qui est mort, vous risquez de passer à côté de votre vie.
L’une des manières pour les morts d’aider les vivants, c’est par l’héritage que l’on lègue. Si certaines richesses mal acquises peuvent devenir un fardeau, il n’en reste pas moins que les gens qui parviennent à constituer un capital qu’ils transmettent aux générations suivantes continuent d’agir positivement après leur mort. Tel pourrait être le véritable sens de la richesse morte : continuer à assurer la sécurité matérielle de ceux qu’on aime, même quand on n’est plus là. Ce serait peut-être le véritable objet de la richesse morte : continuer à offrir un support même quand on n’est plus. Cela dit, cette envie d’aider après notre mort ne doit pas nous détourner du véritable sens de la vie, qui est de construire une véritable richesse vivante afin d’inspirer les vivants tant qu’on le peut. Rien de beau ne pourrait être bâti sans cette étincelle de lumière offerte par la richesse vivante. Tout projet qui ne serait pas illuminé par une richesse vivante ne pourrait véritablement être pérenne. Le vivant attire inéluctablement la lumière et la grandeur, alors que la richesse morte ne mène qu’à la pénombre si l’on décide d’en faire son guide.
Si bien sûr vous pouvez venir en aide à vos proches par l’héritage que vous leur laissez après votre mort, votre vrai legs est ailleurs. Votre vie est votre message. La façon dont vous avez vécu, comment vous vous êtes comporté et ce que vous avez réussi à construire est ce qui mérite vraiment votre attention en matière d’héritage. Vivez pour transmettre mais faites en sorte que ce que vous transmettez nourrisse avant tout l’âme et non la dimension périssable de l’existence.
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